Silette

« Mon père m’a donné un mari, mon dieu quel homme, quel petit homme, mon père m’a donné un mari, mon dieu quel homme qu’il est petit. » disait la comptine dans une interminable ritournelle.

Moi, ma mère, c’est une bossue qu’elle m’a donnée, pour veiller sur mon lit, moi assoupie, elle assagie. Elle ne s’appelait pas Joséphine, mais Silette, un prénom comme de jamais entendu, pour une nounou hors des sentiers battus. C’était une toute petite carabosse qui n’avait rien, vraiment rien d’atroce, qui était née avec une bosse, la bosse de la bonté.

Ne cherchez pas dans vos grimoires de contes des temps jadis une vieille toute ridée, une pomme satanique pour faire fondre les Blanches-Neiges amourachées. Oubliez les nez crochus et les chats maléfiques, les chaudrons et les poisons, les mauvais sorts et les balais magiques, écoutez l’histoire sans hics d’une vie de vraie réalité.

J’étais en enfance quand je l’ai rencontrée, une petite gretchen aux nattes blondes vivant dans des murs tristes et gris où on avait tué une petite souris. J’étais oubliée dans ma chambrette comme toutes les nuits quand elle est entrée sans s’annoncer, sans se faire bien remarquer. Elle avait une voix fluette bien qu’un peu aigrelette, un air à désarmer sans chichis ni trompettes. Le grand capitaine de la chanson de Georges l’aurait appelé simplette, la regardant de haut, de ce regard qui ne voit que ce que les sots estiment ; la mine, la mise et, de soi, la haute estime. C’est qu’elle ne brillait ni pas le verbe haut, ni la grandeur de taille, ni encore par les attraits féminins qui valent aux plus fournies des hommages immérités. Elle était encore jeunette quand elle s’est assise à mes côtés pour me dire ces mots enchantés : « Dors, je veillerai sur toi.»e

 

Dessin sileth blog

Mais je n’ai pas dormi, sa présence était trop précieuse pour céder à Morphée. Alors nous avons parlé. Je ne sais plus ce qu’elle a dit, je ne sais plus ce que j’ai dit. Nous nous comprenions, ça oui, ça je m’en souviens. Elle s’est penchée sur moi et je n’étais plus cette enfant oubliée au fond d’un berceau remisé. Tout doucement, sans que je m’en rende compte, j’ai commencé à exister dans le regard d’une autre, dans une sœur en âme.

Elle parlait une langue si simplement parfaite que les distances de l’âge se faisaient une raison, jamais elles ne nous séparaient de l’intelligible sens qu’on parlait d’être à être.

Alors quand elle se faisait trop rare, que mes parents oubliaient de me laisser choir, j’enfourchais mon cher Peugeot, ma bicyclette bleue, et je pédalais tout droit vers son toit sans faire de « ringuélés-rayeguelés » (voir la définition en bas de page), qui sont aussi traîtres à orthographier que dangereux à slalomer.

Elle vivait chez sa sœur et son mari, une grande ferme tout en long, qui s’accordait à l’ordinaire. Elle m’accueillait simplement, gentiment, avec une affection vraie sous des voiles amidonnés. Elle m’a montré sa chambre, une chambre de nonne toute bien rangée. Une chambre à la Van Gogh, à traits tirés, une table, une chaise, une armoire, un lit, sans la rehausse des couleurs, un blanc laconique pour rien dépareiller.

En été, quand le soleil passait le vert des blés au décoloré, ils m’emmenaient tous les trois aux champs sur la colline, à dos du vieux tracteur, et nous allions faire les étourneaux dans les bigarreaux, s’en tâcher les mains et les museaux avant que les cœurs de pigeon et les napoléons passent à l’alambic pour leur déteindre le sang. Ainsi procède le kirsch, la reine des eaux de vie, qu’on ne fait vraiment bien que par ici.

C’est comme ça, en catimini, que je suis entrée dans cette famille ; sans témoins, sans parrain ni parchemins. Ils m’ont accueilli sans surprise, courtois et polis, comme allant de soi, sans hausser un sourcil ni mésestimer les ressources de mon petit âge. Ils m’ont dressé la table à mains feutrées, offert un sirop, quelques gâteaux et se sont assis là, avec moi, autour de moi. Et nous avons pris notre quatre-heures et échangé nos humeurs, eux les adultes qu’aucun enfant n’avait daigné exaucer de leurs vœux de parenté, moi la gamine, pas même dix ans au calendrier.

Ils m’ont raconté la venue au monde de Silette, le sombre pronostic du médecin qui prédisait son départ de l’existence aux jeunes heures de sa vie et la triste réaction de son père qui la privait de copains et d’école pour cette injuste raison qui jauge de tout selon son utilité présumée : à quoi bon apprendre pour si peu de temps ?

Mais elle, la petite contrefaite, devenue grande sans être défaite, en gardera une plaie secrète qu’elle dira là. Elle aimait lire, aurait tant voulu s’instruire. Une longue peine pour une femme fine et sensible dite dans un cri étouffé mais si bien énoncé. Et puis ils diront d’autres choses encore, comment ils l’avaient recueillie adulte, elle dont le corps souffrait à travailler, sans que la question se pose d’imaginer se défiler. Viendront sur la nappe du salon s’exposer à pas mesurés les peines et les choix de leurs vie, sans extraordinaire, sans théâtralité, pure sincérité.

Plus que tout, et tellement inattendu, jusqu’alors inconnu, ils m’écoutaient avec cette considération qu’on appelle si souvent en vain de nos frères humains. Et moi tout naturellement j’ai dit ma vie, ma vie de petite fille, mes toutes petites joies, mes questions sans fin et mon grand chagrin, mon cobaye mort de froid quand l’hiver le retint, le très vilain, dans ses grands bras tous froids. Mes effrois aussi et tous ces je-ne-sais quoi qui se sont évaporés dans les nuées, plus d’actualité.

Mais ce qui reste bien vivant en mon esprit aujourd’hui c’est cette assemblée, cette toute petite famille pas comme les autres. Le souvenir d’un étrange destin qui les avait prédestinés à cultiver l’amour fraternel dans des voies inhabituelles, à tisser les liens du sang au présent parce sans lignée pour les faire perdurer.

Alors que tant d’autres huis-clos pourtant choisis virent au cauchemar, que les dés jouent les naissances au hasard dans des foyers désassortis, que les caractères s’entrechoquent sur fond de jalousies et de pensées inconciliables, leur cohabitation forcée par la solidarité s’était muée en grandeur d’âme. Ils s‘étaient accueillis les uns les autres, s’étaient unis, chacun à sa place sans qu’aucun ne dépasse. Les murs ne racontaient pas d’histoires tragiques, on n’entendait pas de cris dans l’écho des tapisseries. Ils savaient se dire, ils savaient s’entendre sans qu’un mot sonne plus haut que permis, s’asseoir et se voir, s’offrir au regard sans dissimuler, sans farder son histoire ni la peindre tout en noir.

Je les revois ainsi, le jour de mon mariage, elle toute petite à droite de sa grande sœur, lui de l’autre côté offrant le bras à sa femme, formant une ligne comme au rugby, un mur modeste et incassable, des regards doux, heureux, à l’humanité inaltérable.

Plus tard, j’appris son départ, trop tard, la terre l’avait déjà reprise. Mais le ciel me le rendue, longtemps j’ai entendu sa voix, quelque part dans les astres proximaux et longtemps aussi j’ai prié pour elle, elle qui n’avait à dire vrai aucun besoin d’intercesseur. Car sur les tablettes de Saint-Pierre son nom était inscrit en gras, au paradis, sa place était réservée, celle destinée à ceux qui acceptent leur sort sans s’enlaidir, sans s’endurcir, ni ourdir de rancœur aux mieux lotis, aux biens construits mais offrent aux passants alourdis de soucis, un refuge de bien-être, une harmonie sur trois accords qui parlent de cordialité à cœurs raccords.

Postface

Je relis ceci aujourd’hui et je frémis. Une pensée affreuse s’implante dans mon esprit après ces jours qui ont consacré l’euthanasie comme pain béni pour les tyrans qui haïssent la vie. Silette, si tu étais arrivée aujourd’hui, jamais ils ne t’auraient laissé pousser ton cri. Une machine aurait détecté ton anomalie, une prise de sang l’aurait confirmée, un sombre diagnostic aurait été posé et toi, du ventre de ta mère tu aurais été arrachée. Comme les autres, les milliers d’autres que la nature fait, limités de corps mais pas forcément d’esprit.

Alors, je sais que certains enfants sont vraiment inaptes à la vie, que certains vivront des années fort raccourcies, que d’autres encore sont vraiment lourds à gérer, à porter, mais quand je pense à tous ces enfants bien nés qui deviennent méchants et qui salopent la terre et la vie à qui mieux mieux, puis à toi et tous les enfants faibles qui deviendraient peut être forts gentils si on les laissaient en vie, je ne peux m’empêcher de pleurer sur le choix des hommes qui veulent des enfants sains de corps sans égard pour l’état de leur cœur.

Je ne pousse à aucun choix, pour moi aucun ne rentre dans un moule prédéterminé, j’invite juste à considérer d’autres voix que celles qui surclassent toutes les dissidentes en aboyant des vérités qui ne valent que dans des cas limités, comme toutes les vérités. J’invite à considérer une voix, celle qu’on a en soi, au plus haut de soi et qu’on entend de soi à Soi, quand on lui donne la chance de l’écouter.


Bien à vous.

Que sont les "ringuélés-ranguelés" ?

Comme vous ne les trouverez pas dans le dictionnaire vu que je les ai mal orthographiés, je vous en donne une approximation. C’est un terme du dialecte alsacien et comme moi j’étais pure francophone parmi mes copains du Haut-Rhin, je n’ai retenu que l’onomatopée que je trouvais savoureuse. D’ailleurs, si je ne m’abuse, l’alsacien n’a pas d’orthographe bien délimitée.

Les « ringuélés-ranguelés » donc, sont des virages serrés que l’on imprime à son vélo pour faire des sortes de vagues, pour s’amuser, les plus joyeux se faisant en roue libre dans les descentes.

Ajoutez un souffle d’enfance au tableau et vous avez dix ans !

Maintenant si un « alsacianiste » veut nous en donner la version originale avec quelques commentaires « saveur locale », je lui offre un espace sur ce site.

Newsletter

Pour ne pas rater les prochaines nouveautés et les obtenir en avant première, inscrivez-vous à notre newsletter.

Partager

Pour en faire profiter vos amis.

0 Partages
Partagez
Tweetez
Enregistrer