Prima et Donna, divas de la cata.

ensemble

Ma fille m’a offert deux poules ; deux vraies poulettes de luxe made in Brexitland. Deux vraies merveilles, plumes blanches poudrées et lignes de khôl. Deux vraies amies, inséparables aussi.

En ouvrant le colis qui les avaient transportées j’ai dit : la première qui sort sera Prima et la suivante Donna. Je n’imaginais pas alors combien je les avais bien nommées. Pour les indifférents d’opéra je précise que la « prima donna », première dame en italien, est le rôle phare tenu par la cantatrice haut perché, celle qui hisse ses notes le plus loin du plancher. Or, et cela vous le savez tous, les divas n’ont pas la réputation de femmes humbles qu’on satisfait de deux trois bagatelles et d’une plate louange.

Mes deux poupoules étaient exactement de ce genre de caractère altier qui frise avec l’outrecuidance et qui vous considère du haut de ses trente centimètres comme un figurant, elles se réservant les premiers rôles. Ainsi donc, elles me firent savoir, à moi la manante, que la tambouille que je me faisais fort de leur donner ne convenait pas à leur gosier caqueteur et que les céréales, pourtant du meilleur cru, n’étaient pas à la hauteur de leurs majestés fort bien plumées. Idem pour les épluchures qui froissèrent leur dignité bien plus que je n’eus pu l’imaginer. C’étaient mes premières poules comprenez, et je les avais choisies pour précisément leurs capacités vantées à finir les restes.

Même chanson du côté de l’hébergement. Je leur avais installé une maisonnette des plus coquettes, aménagé un nid dans un foin fleurant bon l’été et installé le tout dans un jardinet à fleurettes. Mais les délicates eurent vite fait de me signifier que la loge à poule allouée refrénait leurs désirs de liberté et qu’elles allaient égaler le coq du quartier en investissant à l’aube de la nuit les hauteurs surplombant le pavé. Ainsi nous les retrouvâmes soirs après soirs narguant la nuit, le froid, la pluie et le vent, collées l’une à l’autre sur leur perchoir huppé.

Une nuit de pluie glaciale, j’eus le culot de discuter leur choix en les rentrant manu militari se réchauffer le duvet sur la couette des prés séchés ce qui me valut des yeux sévères de réprobation au matin quand je les libérais de leur joug doré. Elles commençaient à m’échauffer, les garces, car pour me punir de cet affront au droit de découcher, elles se mirent à pondre leurs œufs là où je ne pouvais pas les trouver.

Alors je nourris le vilain plan de m’en séparer. Je commençais à les proposer à une voisine qui en avait de semblables, histoire que la vie en chœurs de consœurs leur rouvre le cœur, quand Prima, la preum en rébellion, me déclara la guerre totale. Elle fit le mur et se retrouva dans le champ d’à côté pendant un jour. Moi, pas avare de pardon, je vins la nourrir le lendemain matin le temps qu’elle change d’humeur et regagne le bercail. Mais le surlendemain, ne la voyant toujours pas, je revint l’alimenter. Elle vaquait à ses occupations picoreuses comme si je n’existais pas et je constatais avec stupeur que mes victuailles de la veille étaient dédaignées comme à l’accoutumée.

Là, ma patience se dynamite en franchissant le mur du son et me voilà à invoquer sieur Renard de la Haute-Chasse pour lui donner une leçon bien méritée. Je ne savais pas que je serais exaucée. Le jour d’après, une marre de plume blanche et retour de la donzelle à l’envoyeur. Le surlendemain, un nuage à terre de flocons immaculés. Maistre goupil avait bien fait l’affaire, Donna n’aurait su rester sans Prima. Au ciel des poules elles allèrent, en duo.

Je n’eus pas de peine. Oui, c’est vilain, je le sais, mais la coupe était vraiment pleine. Voilà des années que j’enseigne, que je nourris, que j’écoute et soigne les blessés de tous poils, que j’éduque des petits d’hommes et d’animaux et je ne supporte plus d’avoir pour tout rendu qu’un regard de mépris qui fait de moi la servante attitrée et eux mes patrons sans bourse délier. C’est moi qui sait, c’est moi qui fait et c’est moi l’inutile, l’improductive comme disait de moi et de mes confrères enseignants mon cousin glandeur vendeur. Il est vrai que lui, comme feues mes anglaises de haute cour, n’avait pas eu besoin d’apprendre ni à compter, ni à parler, ni à écrire, ni à se torcher. Il était né comme tous les gens non indulgents, et certains animaux aussi il faut croire, avec la perfection instantanée.

L’inné leur suffisait pour se poser en maîtres de ce monde et mener leur vie avec désinvolture se prenant pour diligence. Quant aux prétentieux qui prétendaient leur inculquer les savoirs et savoir-faire de base, ils n’étaient que gens de rien, enseignant parce qu’inaptes à tout travail, lieu commun culte des ingrats incultes.

Oui, j’en avais pour tout dire ras le tableau blanc de cette déconsidération pour ma profession depuis que mon avocate avait cru bon m’asséner que nous étions juste là pour leur remettre en conscience ce qu’ils savaient déjà à la naissance ! Comme elle taxait deux cent euros de l’heure, elle devait croire que ses inepties le valaient bien !

Des milliards d’années que la terre existe, des milliards d’humains nous ayant précédés, des intelligences infiniment nombreuses pour la peupler, des forces innombrables qui assemblent la vie et la défont, des sciences aux mystères faramineux dont on ne peut faire le tour et l’humain se croit, à l’instar de mes ex-pondeuses, savoir mieux que tous tout le savoir du monde dès que trois matières oblongues lui sont sorties du derche.

Marre ! Marre ! Vraiment marre ! Devoir se battre pour leur donner des billes, les outiller, rehausser leurs capacités. Et si encore leur prétention ne nuisait qu’à eux ! Mais comme ils n’apprennent pas dès qu’il n’y a pas d’examens en vue, dès que l’information n’est pas monnayable en diplôme qui leur vaudra, ils espèrent, de travailler moins en gagnant plus, leur ignorance suffisante menace maintenant les vies non encore éteintes. L’homme, ce nuisible qui s’est auto-classifié maître du world, avance vers la fin du game, se crée un sad end en se pavanant sur son fumier de plastiques amalgamés. Il est fier de ses instincts qu’il croit sortis de la caboche d’Einstein, de sa pseudo liberté façonnée par un inconscient collectif dont il ne sait que dalle, de ses avancées techno pas toujours logiques et pense que les prédictions des collapsologues feront bernique vu qu’il saura se sauver de l’apocalypse en cliquant sur une appli depuis son lit. Et, must du must de l’intel déconnecté de son apple, la science, trouvera the solution à toutes les folies qu’elle a elle-même engendrées.

Mais ce n’est pas tout. Non seulement ils n’aiment pas apprendre, mais ils oublient aussi vite le peu qu’ils ont appris. Tchernobyl, ils n’ont rien trouvé d’autre que de lui faire trente ans plus tard un sarcophage de béton et d’acier. Fukushima, c’est la cata complète, et toujours pas la moindre solution en vue. Mais ils vont aller sur Mars terraformer une terre inculte alors que la seule chose qu’ils aient réussi ici c’est rendre la nôtre, jadis d’une richesse inouïe, épuisée, empoisonnée, desséchée, surchauffée ! Je ris. Jaune, bien sûr !

Auparavant, quand j’étais affectée moi aussi de cette suffisance de je-sais-tout croyant que de la connaissance j’avais atteint le bout, je méprisais les paroles chrétiennes qui font de l’humilité la mère des vertus. Je me revois exprimant d’une moue un « pfff » narquois à la lecture de quelques préceptes d’une sagesse d’un temps forcément suranné. Aujourd’hui mon cafard s’enfle des dégâts de la supériorité proclamée mixée à la sous-estimation pathologique des difficultés, des risques et des données et je constate que j’avais tort. L’humilité pourrait nous sauver. Pourrait.

Le vrai problème c’est que l’humilité c’est pas donné et qu’on peut pas se l’acheter. Après, remarque, elle se vendrait sur Amazon personne ne la voudrait.

C’est pourquoi Gaïa sera notre renard justicier et que nous, divas ou pas, nous y laisserons nos plumes !

Sauf si …

Sauf si vous avez un plan pour un vrai changement de comportement.

Dites-moi, vous avez ce plan ?

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