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Lou p’tit payo

Lendemains de guerre, lendemains qui claironnent. Les ricains sont arrivés dans nos cambrousses le chewing-gum à la main pour tenter les gamins, de pleins sacs de nitrates et de grains pas bien fins pour faire rêver les terriens.

La course aux rendements était lancée, la course aux sous par-dessus tout mit tout sens dessus-dessous. L’agriculture à pépère, l’agriculture millénaire, perdait ses repères, on allait nourrir les affamés, les milliards de ventres à naître sur cette terre. Nouvelles semences, nouvelles races, nouveaux tracteurs et cocktails de pesticides à gogo pour arroser le tout, ces poisons rebaptisés phytos pour connoter santé le meurtrier.

Le vieux, ce que l’on appelait autrefois tradition, était voué à disparaitre. Le libérateur-colonisateur made in USA savait mieux que nous ce qu’était notre terrain et se faisait mission de nous vendre fort cher tout ce qui avant n’était pas nécessaire.

Ils furent tous séduits, le Jeannot, le Henry, le Jacquot, le Thierry. Les grosses récoltes, les grosses mécaniques agricoles illuminaient leurs espoirs en un avenir fortuné et à moindre sueur. Aussi quand à la foire aux cochons le grand comité des exploiteurs faiseurs de beurre leur demanda presto d’éliminer leurs ptits groins d’ici pour de gros porcs giga costauds, ils ont tous dit banco. Le lendemain fut jour de boucherie. Ce fut l’hallali. La race de jadis, bien acclimatée par ici, qu’avait nourri les gens depuis des décennies, s’est retrouvée tête en bas, le ventre grand ouvert, dans un collectif trépas.

Les grands requins du business furent à la fête, on ne pourrait plus se passer d’eux d’un bout à l’autre de la chaîne alimentaire, du carnassier au carnivore en somme. Le paysan indépendant d’hier serait enchainé à la dette comme le serf son ancêtre à ses seigneurs et maîtres. Certains firent fortune pourtant, d’autres s’en portèrent plutôt bien, jusqu’à ce que la maladie, nouvelle en son genre, mortelle parce qu’en terrain malsain, fasse son apparition un midi. Les porcs portèrent pâle, les flancs roses virèrent au crème, les tire-bouchons pendirent aux derrières, l’hécatombe s’annonçait à visage découvert. Au marché au lard, c’étaient déconfiture et mines en rillettes. On n’avait jamais vu ça, foin d’agriculteur.

– Dans l’temps, qu’il dit le Jules, l’cochon survivait à tout !

– Le cochon, de quel cochon tu parles ? dit un de la jeune génération. Les nôtres sont souvent malades, toutes les femelles ne portent pas, y du gros dégât à la mise bas et les mâles, n’en parlons pas. Sans les « antibios », ils ne résistent pas !

– Quel cochon ?, dit le Jules, mais le nôtre pardi, celui qu’z’avez fusillé mes cocos, pas celui des amerlos.

Ces mots jargonnés en occitan, que je traduis comme je peux, semèrent la consternation dans les rangs des moderneux, de ces culs terreux qu’avaient plus la bouse au derche depuis qu’ils épandaient au drone.

Le cochon d’avant ?… « Syntax error » dans les mémoires, on a perdu la boite noire. Puis, réunion de crise dans le landerneau porcin. On s’agite, on s’excite, le virus ne recule pas. Les élites militent pour plus de vaccins, plus de soins, plus de véto, plus de génétique, plus de soja made in America, toutes les solutions bien chères qui font les chairs boursoufflées aux intrants pas marrants et des trous bien géants dans la compta à papa. Un nouveau plan se dessine : il faut tout détruire et tout recommencer, tout ré-acheter. C’est le jackpot pour big agro, pas pour les visages devenus pâles des nouveaux paysans sans pères et sans repères.

Mais tout n’était pas perdu pour la patrie comme on le pensait ici. Alors qu’il regagnait son domaine, le moral tout ratiboisé, un jeune fermier nommé Mathieu eut une idée, pas neuve mais oubliée ; consulter l’ancien, celui qui savait quelques trucs pas crétins mais qu’on disait daté, périmé par la modernité. Il fit crisser les pneus maousses du Massey, revint sur ses pas, pris le petit chemin des mousses qui menait aux grands bois, quelque part, là-haut sur la colline où plus personne ne va, un loup peut être quelquefois. Les murs de la grange n’étaient pas de guingois, les champs frissonnaient sous la vague des blés secoués par l’Autan, les volailles éparpillées chassaient le vers en pagaille, leur mission immémoriale.

Alors, de par le chemin de l’âge aux choux, arriva l’ancêtre, caillouteux, sec comme une trique, le pas encore vert qu’avait vu le rebouteux.

– Je t’attendais qu’il dit au petit gars. Ébahissement du grand « p’tit ».

– Vous me connaissez ?

– Haut, la taille en tonneau, les dents en éventail, l’épi bien dru qui rebique au-dessus, un fils au Moreau crévindiou.

Ça, pour la génétique, il en connaissait un rayon l’ancêtre, pas par le bout du microscope électronique, par le bout de sa lorgnette personnelle, celle qu’il a au-dessus du nez, dans deux orbites façonnées dans un bois bien dur, le sien. Le Matthieu en fut tout interloqué.

– Et comment saviez-vous que je viendrais ?, lui demanda-t-il encore.

– Oh, une histoire de coup de cochon qu’a sifflé à mes oreilles. Il se dit des choses dans la vallée et les geais s’en font l’écho, les arbres le chuchotent aux pâtures et les abeilles les colportent jusqu’à ma porte. Les cochons sont malades. C’était couru mon jeune ami.

– Couru et pourquoi donc ?

– Les cochons d’ici les ont maudits pardi !

– Maudits ? Qu’est-ce que cette folie, se dit le jeunot.

Lou ptit payo fini avec signature

Puis passant d’une hérésie à une idée d’hérésie, lui vint à l’esprit l’autre bout de la phrase, son début cette fois-ci.

 

– Les cochons d’ici ! Quels cochons, le père ? Vous n’avez plus de cochons. Vous n’avez jamais voulu les nouveaux cochons, les cochons de labo comme vous les appeliez, mon paternel m’a tout raconté.

– Les cochons d’ici, ceux qu’ont toujours été ici, les descendants de nos porcins du coin, les culs noircis que nous ont laissé nos aïeux et la vie avant eux.

– Mais, les autorités ont tout inspecté, tout détruit. Ils sont venus dans toutes les fermes, tous les abris pour s’assurer que la race était éteinte, qu’on l’avait bien éradiquée comme il fallait.

– Y a un dieu pour les cochons mon bon ami, lui dit le vieux, et moi je suis leur ange gardien. Tu ne croyais pas que j’allais les lâcher mes petits ? Quand ils ont lancé l’extermination, quand ils sont venus les chercher, j’ai donné les plus vieux, les moins bien faits, le gros du troupeau. Mais avec la vieille, la veille, j’avais exfiltré la moitié des porcelets. Je leur ai construit un abri sur la colline, là où les gars d’en bas ne vont pas. J’ai mis mes chiens en veille et tous les soirs, quand le village n’y voit goutte, je monte là-haut nourrir mes p’tits gros. Ça fait vingt ans maintenant, tout le monde a oublié les cochons du papé et ils sont plus nombreux que jamais dans la forêt abandonnée. Viens le loupiot on va s’en faire une tranche.

 

Ce qui fut dit fut fait ; les pâtés, les jambons, les saucissons, les côtelettes firent leur apparition pour de petites ripailles à entrer dans les annales. Dans les entrailles du nouveau paysan, le goût oublié du cochon ancestral réanima sa foi en son travail. Bon dieu qu’il était bon, il en ferait sa spécialité et il en obtiendrait l’IGP maintenant que le bannissement était passé suite aux loupés de la modernité. Le papé, qui n’avait pas d’héritier, adouba ce fils inespéré et quand il consentit enfin d’honorer son cercueil, le cheptel avait forci et son avenir était assuré, la région l’avait estampillé « cochon du cru », qui l’eut cru ?

Toutefois à l’heure où il fut mis en terre, sur son poitrail on n’apercevait nulles médailles. Pas de fanfares de lendemains de bataille, pas de reconnaissance in aeternam, juste une petite suite de veuves qui n’avaient pas de larmes. Mais par-delà le muret, loin derrière les parapets du cimetière en rocaille, arriva précipité, en pagaille, un grand air de tromblon qui souleva les poitrails. C’était les gorets qui saluaient en trompettes de pets le départ de leur père, à leur manière. C’était tout ce qu’ils pouvaient mais il y avait matière, pour honorer à qui mieux mieux leur sauveur à eux, leur roi des cochons, qui avait, pour eux, toujours été si bon.

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