Le libérateur

Un moine chemine sur une route de l’an mil, les cailloux s’écartent à sa vue quand il arrive en ville. La voie, terre et poussière, s’ennoblit à la pulsation de son cœur qui jamais ne se lasse. Sa vêture est simplissime, son pas souple et allant. Son être est unanime ; un entier voué à Dieu. Il n’a d’autre route que la route du Seigneur. Le matin, avant que la rosée s’évanouisse du taffetas des roses, il ne sait où elle va. Il hume l’essence des astres célestes, attend tout de la direction du vent, ausculte les oracles dans ses moindres frémissements. Aux répons de son corps qui se déploie, il sait que le Grand Capitaine, là-haut et ici-bas est toujours à la barre, gouvernail incomparable. Il se lève, il est mû, une petite litanie apprise à quelque couvent scandera sa marche, donnera du couple à ses pas.

Un chien au détour d’une ruelle l’a pris pour cible de ses attachements. Sa caravane d’une seule carcasse passe, sans aboiements. Rien d’animal ne le retient, rien d’humain non plus. Il n’appartient à aucun ordre qui prétendait le faire sien. Sa tonsure ne dit rien, juste qu’il a accepté le rituel avant de reprendre le large, comme un droit de péage pour dire aux manants qu’il est de ce monde quand au fond de lui il est sur le versant berçant, celui des âmes d’enfant.

Il a le cœur joyeux car il a le cœur libre. Libre des préjugés des hommes, libre des détours trompeurs et des mascarades, libre des fureurs de ces frères fratricides qui se cherchent mise et patronyme quand ils anonymes.

Il n’a pas d’attaches en ce monde. Les battements de cils de la gent affriolante, les croupes rutilantes sous les lins grossiers ne l’échauffent pas plus qu’il ne les réprouve. Ce sont les femmes, telles qu’en elles-mêmes. Il s’est échappé de la ronde infernale des sexes et des ventres aux abois, des passions criant sans cesse « A moi ! ». Les hommes ne le retiennent pas plus. Qu’ont-ils à lui donner, lui qui baigne dans les auras de l’Eternel, dans les bras immensément maternels de la Mère Universelle.

Il a déjà parcouru ces espaces humains maintes et maintes fois. Il en connait tous les recoins, tous les tortillements d’âmes châtrées qui forniquent en tous sens, volent à qui mieux mieux, médisent de la saint-Valentin à la saint Glin-glin, tuent et s’étripent comme de rien, pour de rire, tant il est vrai qu’ils rient de tout, de tout ce qui nuit surtout.

Ce qu’il porte qui le sait ? Dieu lui a donné en reconnaissance du don de sa vie, pouvoir de libérer les corps, libérer les esprits, la conscience et les âmes prisonnières de leurs fêlures, de leurs égos et appétits dévoyés. Affranchir les damnés de ces oripeaux de protéines enchainées, de ces ADN entortillés qui de l’animal les mène à l’infernal. Défaire les influences calamiteuses des instincts mal employés, des obsessions de la lutte contre tous et toutes. Dissoudre la ronde infernale des pensées grotesques, obsolètes, manipulées qui mènent l’homme ensorcelé au suicide de sa raison, des schémas tyranniques qui poussent aux comportements iniques, des sentiments délétères qui appellent le meurtre à prendre vie. Tel est son rôle, telle est sa mission.

Il arpente la terre et les hommes à ses trousses se rappellent quelque chose de la sainte origine qui les fit. Derrière ses pas le chien jappe gentiment. Il a reconnu l’odeur du saint, l’encens qui fait le bien. Sa retenue a tombé la veste, dans sa poitrine la dépression a cédé sous les forces de l’espérance.

Un clocher dans le loin appelle l’homme de bien, sa halte sur le chemin de Compostelle. C’est de là qu’il officiera, quelque part dans les bois qui ne mènent à nulle part mais qui touchent au but.

Viendront les mendiants, les fourbus, les petits. Viendront les grandes gens, les nantis, les enrichis. Viendront les pauvres en esprit, les femmes de petite vie. Viendront les gueux, les pouilleux et les orgueilleux. Et ceux qui ne le pourront pas d’eux-mêmes, il ira les chercher, dans les geôles où ils sont attachés, brisés, enchainés, accroupis sur les sols empuantis, aliénés, démunis. Il obtiendra leur grâce et eux le suivront. Il ne leur fera nulle leçon, ne leur offrira nulle illusion. Il leur donnera le seul refuge qui nourrit : la présence d’un cœur bienheureux que Dieu abonde jour et nuit.

De quelques gestes attendris, il bénira l’humain endolori, l’exclu puni, le maudit ostracisé, le fils oublié, la femme répudiée. Alors tous perdront leurs chaînes et renaîtront à la vie, la grande vie, celle qui frémit d’une imperceptible vie, d’une onde lumineuse et gaie qui distingue le vivant du mort-vivant, l’homme droit du vaurien, le saint du pékin, le fourvoyé de l’être au grand dessein.

De ses exploits il ne parlera pas, il n’a pas la tête à ça. Ce sont ses convertis qui lui dresseront une abbaye. De la mémoire de ses actes bienfaisants ils feront une légende et de ses quelques os restants de saintes reliques afin que vous aussi, à des siècles d’ici, puissiez faire appel à lui.

Aussi, si le cœur vous en prie, si vous vous sentez prisonniers de quelques affres insurmontables, de quelques fautes impardonnables, de quelques tourments impartageables, si la vie vous renvoie toujours dans les mêmes impasses, les échecs répétés, les avenirs bloqués, les relations calamiteuses, si vous ployez sous quelque joug, si la misère vous tient lieu de compagne, si la maladie vous colle à la peau, allez le trouver en sa demeure limousine, celle qui porte son nom : Saint-Léonard-de-Noblat.

Vous entrerez dans la nef, abaisserez le masque qui vous fait paravent. Vous irez droit au cœur, là où sont ses chasses. Et si vous savez vous faire petit, vous irez plus à droite, à l’écart des mécréants qui profanent en regardant. Devant sa tombe, vous allumerez un cierge comme le firent avant vous maintes et maintes gens. Et puis vous implorerez sa grâce, vous demanderez dans un souffle de prière inaudible à autre que lui de vous libérer de ce qui vous nuit. Vous n’avez pas besoin de savoir quoi, lui le sait. Alors, si vous êtes sincères, volontaires, vous sentirez les atomes de lumière venant de nulle verrière se déployer en énergie effective, vibrer, pulser pour puissamment entrer en vous. Peut-être vous parlera-t-il ? Peut-être vous donnera-t-il une vision ? Ne vous cambrez pas, ne mentalisez pas. N’essayez pas de comprendre, de décrire. Laissez-vous faire. Laissez-vous bénir. Laissez-le agir.

Alors de votre corps sortiront les ombres, les chaînes, les charges, les oppressions, les doutes, les châtiments, les démons, les douleurs, les blessures, les malédictions… Vous sentirez le souffle de vie reprendre sa place dans vos entrailles, l’air circuler dans votre poitrail. Un mouvement qui prend sa source nulle part vous relèvera la tête, redéployera vos muscles pour soutenir votre colonne et vous vous retrouverez droits, d’équerre, dignes, métamorphosés. Ce ne sera pas forcément spectaculaire mais les jours qui suivent vous trouveront changés, un peu mieux, puis bien mieux, puis vraiment mieux.

Puis vous prendrez congé, ému probablement. Vous vous demanderez peut-être comment un être, un humain comme nous, peut se dévouer depuis des siècles en ces lieux pour répondre aux appels à l’aide auxquels nul ne veut répondre, guérir ce que nul ne peut guérir. Cette force de dévouement est un mystère. Un mystère que vous pouvez vivre.

Bien sûr vous n’y croyez pas. Moi non plus je n’y croyais pas. Mais après tout, l’air a-t–il besoin d’être visible pour exister et pour nous donner à respirer ? Et la vie qui nous anime, que savons-nous de ses facultés ? N’est-elle pas plus que ce que nous voyons et savons d’elle ?

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