Le lendemain de la victoire, la défaite des héros

Ils ont gagné, ils l’ont tué. Ils ont battu l’autre camp, ils ramènent la coupe, ils se tressent des lauriers. Ainsi recommence toujours la même histoire.

Tout prend sa source dans une tension, une interminable tension. Les problèmes s’accumulent sans courage de les résoudre, ils demandent de changer et personne n’aime changer. Il faut surmonter le déni aussi et il ne se laisse pas facilement surmonter. Les conflits s’exacerbent alors, nourris de ces infimes désaccords qui accouchent de montagnes de divergences alimentés par ces intérêts égoïstes qui ne veulent se conjuguer au pluriel, ses hostilités mal nées de pensées arriérées. Ainsi croît, et la difficulté, et sa fille atavique, l’insatisfaction, qui se montant le bourrichon font boule de neige, virent à la colère, attisent le feu de la haine qui d’un bond se réveille en maître.

Alors, l’homme si merveilleusement rationnel à ce qu’il croit, entrevoit la solution à tout cela. Et sa solution est la même quels que soient les cas. Faire couler les sangs. Les sangs du sacrifice odieux aux dieux assoiffés qui n’ont rien demandé. Les sangs des boucs que l’on chargera de purger nos vices, d’innocenter nos sévices. Les sangs des rivaux, ceux de l’autre rive, de l’autre couleur, de l’autre sang. Et puis surtout viendront les sangs des innocents, des plus petits, des faibles, des tendres, que l’on abat sans se faire de mauvais sang.

Mais avant qu’ils n’éclaboussent la terre et fasse pleurer le ciel, il faut voir les hommes hurler, hurler à la mort comme leurs copains les loups qui sont à tout considérer moins carnassiers. Le loup chasse pour manger, l’homme chasse pour tuer, le plaisir de la chasse, le jeu d’échec et mat. Il veut exterminer, cette volonté maintenant en lui ne fait plus un pli. Tout son être en est obnubilé. Il a le coupable tout désigné : l’autre, celui qui n’est pas lui et qui par conséquent ne vaut rien ni ne vaudra jamais.

A ce stade du va-t’en guerre les plus consciencieux se donnent des mobiles, des raisons toutes droites sorties d’une nécessité dont un esprit apaisé mesure la vacuité. En vrai, ils sont excités. Déjà le goût du sang les fait saliver, les hormones foisonnent, le fluide de vie incandescent bout dans leurs veines. Puis viennent les chants guerriers, les incantations martiales, ils sont les plus forts, ils vont le montrer.

Dans les QG les stratèges ont déployé les cartes, les experts supputent les gains, les vendeurs de canon se frottent les mains, tous font des plans sur la comète : qu’est-ce qu’ils vont se mettre ! Demain sera un jour rouge.

Que dire d’après-demain ?

Après-demain c’est loin. Pourquoi y penser ? Les sacs à viande remplis de noyés, les cadavres putréfiés, les blessés par milliers, les ventres affamés, les villes éventrées, les guerriers mutilés. Qui veut y penser ?

Après-demain c’est aujourd’hui.

Ils ont obtenu la victoire, décroché l’euthanasie, la mort par charité bien ordonnée qui a commencé à la lettre V. V comme Vincent.

Ils sont héros, ils sont heureux. Jusqu’à ce que la drogue, la pernicieuse et survoltée adrénaline retombe, que le diable rentre dans sa cache, que les libations de sang leur soulèvent l’estomac.

Alors ils se réveillent pâteux, le jour de dé-gloire est arrivé. Ils sont tous meurtriers. Tous et pour toujours meurtriers. Ils ont tué leur frère mais c’est eux qu’ils ont tué. Ils ne le savaient pas. C’est qu’ils ne croyaient pas les sages, ils croyaient la science. La science qui rime avec inconscience et qui sait qui doit mourir, qui souffre et ne souffre pas. La science médicale qui veut la place de Dieu et qui dans l’impuissance de donner la vie, se venge dans le petit pouvoir de la reprendre. Maintenant la culpabilité, la honte est dans leurs veines, leur ADN, même si d’aucuns osent rire encore.

En face aussi ils se réveillent, ceux qui restent, les autres ne se réveilleront pas, plus jamais. Eux ne sont pas meurtriers, ils sont meurtris, endoloris, défaits. Ils portent le deuil ou plutôt le deuil les porte ouatant les bruits alentours, les mettant dans une bulle de gris pour ôter ce qu’il peut à la vivacité cruelle du vécu, l’absence des disparus.

Alors, se met à roder autour de leurs vies, dans les deux camps in-conciliés, une drôle de harpie. Elle n’est pas furie, elle n’est pas pour autant amie. Elle, insidieuse, poisseuse se rit des agonies. Sans se faire voir elle se glisse partout, en nappes de plomb elle voile maintenant nos vies, s’immisce au creux de nos lits comme une compagne que l’on a invité sans l’avoir choisie. Alors à cet instant, un terrible miracle s’accomplit : nous sommes tous unis. Vainqueurs d’hier, défaits d’aujourd’hui, les morts aussi, tous unis dans une seule et même énergie. Son nom : l’irréparable gâchis !

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