Le copain vilain de Vincent

Ils ont tous quelque chose à dire sur Vincent Lambert maintenant qu’ils le font mourir. Oh, pas pour exprimer de regrets sur cette mort atroce pour laquelle ils ont milité, non, pour donner leur version de ce que les autres auraient dû faire ou ne pas faire pour lui.

Le dernier en date qui m’ait fait vomir lui souhaitait d’entrer enfin dans l’anonymat. Un mot anodin, anonymat, et tout était dit. Disparais et fous-nous la paix. Ça respirait déjà l’amitié de grand tonnage mais le reste sentait le combat de la rage qui milite pour une cause indéfendable, celle de la culpabilité à masquer. Oui, pour justifier cette mise à mort de son futur ex-ami, ce copain crétin de longue date, présentait ses photos personnelles de Vincent, celles de son mariage, pour démontrer, selon lui, combien celles de son hospitalisation étaient déplacées, n’auraient jamais dues être montrées.

Sans doute, monsieur l’ami, le pas bel ami, mais ces photos que vous n’aimez pas, pourquoi ne les aimez-vous pas ?

Ces images m’ont fait changer d’avis, moi comme d’autres. C’est cela que vous n’avez pas dû aimer parce qu’à partir de là nous ne sommes plus arrivés à vous croire, vous et les croque-morts par volontés anticipées. Avant de les voir, je croyais ce que disaient les médecins, qu’il était un corps que l’esprit avait déserté, animé de quelques mouvements nerveux commandés par personne. 

Ces photos disent que vous n’aviez pas le droit de le tuer, voilà ce qu’elles disent. Je comprends que vous vouliez nous cacher cela. Mais ce qu’elles montraient aussi, c’étaient ceux qui étaient auprès de lui, qui avaient continué des années durant à s’en occuper et ceux qu’on ne voyait pas, les soignants, mais qui se devinaient tant il était propret, soigné, bien calé dans ses oreillers.

Ainsi, voyez-vous, le pseudo ami, il y a une chose que Vincent et d’autres qui sont comme lui dans un corps en inertie, font tout en ne faisant rien : des saints. Oui, parce qu’ils ne peuvent rien, parce qu’ils ont besoin de l’autre pour vivre, ils leur donnent l’occasion de révéler ces trésors d’humanité qu’ils ont en eux et que d’autres ne veulent pas, par orgueil, par refus d’être aidés, refus de n’être plus les dominants : dévouement, compassion, charité, présence, écoute, réconfort, attention, chaleur humaine, tendresse, soins, persévérance, loyauté…

Ceux-là, qu’ils soient amis, parents, bénévoles, professionnels, l’ont gardé en vie, dix ans. Dix ans !

Et vous que faisiez-vous pendant tout ce temps ? Militer pour son trépas, rappeler qui il était avant pour oblitérer qui il était après. Mais vous ne savez pas quel homme il est devenu à l’intérieur de lui. Nul ne le sait. Mais quand vous direz votre prochaine ânerie, l’ami, souvenez-vous que dans toutes les traditions, quand on veut s’élever on regarde en soi. Et pour faire cela, on met le corps en veille, on le cloître, on limite ses appétits, on le met à genou, en prière, en méditation, pour faire entrer l’homme dans ces altitudes, en communion avec le tout.

C’est peut-être ce qu’il a fait Vincent, malgré lui, c’est peut-être ce que font ceux qui vivent cela, du moins une partie d’entre eux. Certains l’ont dit quand ils ont retrouvé assez de facultés pour en parler. Nous n’avons nulle certitude le concernant, il est vrai, mais le doute devrait nous inciter à la modestie, cette modestie que la vie a imposé à Vincent et à plein d’autres encore en leur brisant ce corps dont ils tiraient vanité.

Bien sûr on voudrait oublier que nous sommes si fragiles, si soumis aux aléas. Alors on veut regarder les images d’avant et se dire que soi aussi on restera toujours pleins de forces comme vous l’êtes là, oblitérer les handicapés, les mal-formés, les malades mentaux, les déficients, les mourants parce qu’ils nous rappellent cela, cette probabilité que ça nous arrive aussi. C’est votre droit. Mais démolir par vos sous-entendus ceux qui l’ont accepté dans sa misère et petitesse, qui l’ont aimé comme ça, qui ont voulu le maintenir en vie et l’ont fait, faire ce que vous n’avez pas fait, ça vous n’en avez pas le droit. Ils sont des gens de bien et même si ça ne vous plait pas, même si ce type de personne soulève le cœur à un grand nombre de gens, est passé de mode, taxé de ringardise et couvert d’opprobre, cela est et cela restera, un îlot de rectitude dans une marée de perversité.

Si le cœur vous en dit, j’ai écrit un joli conte tiré du réel dans la catégorie que j’ai nommée « Les Justes » en l’honneur de celle qui fut ma nounou et qui était affligée d’une santé condamnée et d’un de ces défauts physiques qui vous vaut l’éradication in utéro aujourd’hui par les renégats d’Hippocrate. Une façon de nous rappeler que même les plus petits peuvent apporter et de lui dire merci. 

Voir ci-dessous : La bossue bien faite.

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