La petite grande couronnée de fleurs

Il est cinq heures, le jour est gai, lumineux, il caresse toutes les verrières de la grande bibliothèque de Limoges. Les livres patientent sur les rayons. La chaleur monte. Je m’en vais me refaire le teint dans un petit lieu loin des expositions que seule la lumière chiche de l’artificiel anime d’un éclat blafard. Je suis là devant le miroir géant qui barre le mur gris quand entrent deux petites. Dix ans et six ans. Peut-être.

La grande qui mène la danse me regarde ébahie. Tandis qu’elle reste figée dans une stupeur heureuse, son visage s’inscrit sur ma rétine pour l’éternité. Elle est belle, intégralement belle. Un visage de vierge noire encore en enfance doté d’une peau parfaite, veloutée, légèrement brillante. De grands yeux profonds, bien francs, se détachent sur le reflet de sa nacre tahitienne. A la source de ses boucles sombres, une couronne de fleurs en papier chiffon mêle ses couleurs enjouées à l’ébène tendre.

Elle se ressaisit, s’arrache à mes yeux et se retourne vers sa petite sœur qui affiche une moue renfrognée et des bras sévèrement croisés pour dire toute sa réprobation d’avoir été arrêtée dans ses élans improvisés. La grande commence alors ce qui sera un grand moment d’éducation. Doucement, posément, elle lui explique pourquoi elle est là, comment les règles prescrites ont été une nouvelle fois enfreintes. On est dans une bibliothèque. Dans une bibliothèque on ne parle pas, on ne s’agite pas. Elle lui redit ce qu’elle lui a déjà dit il y a quelques minutes, qu’elle n’a pas à courir à tout va mais faire comme elle, se choisir un livre et le feuilleter en attendant que maman revienne les chercher.

petite couronnée v2

La petite écoute, toute droite, les pieds dans ses chaussettes roses qui se sont affranchis des souliers, quelque part entre les bandes dessinées pour petits loups et les étagères aux contes de fées. Elle est bien fâchée encore. Elle écoute tout de même. C’est dur de se discipliner quand on a six ans et toute la vitalité des sœurs Williams dans ses muscles saillants. Sa grande sœur, elle le comprend bien. Mais il le faut, telle est la dure loi de la société. Ne pas déranger, dompter ses ardeurs pour s’adapter aux lieux et aux gens. Elle le lui dit avec autorité et doigté, un peu de compassion aussi, juste ce qu’il faut pour ne pas la décourager ni lui donner d’excuses. « On va réessayer ». La petite se détend d’un cran.

Maintenant alors, dans l’antre savant, s’élabore la danse du sens telle que les millénaires l’ont forgée. Les enseignements précieux, voilés au commun, sortent des ouvrages silencieux. Les papiers encrés crissent, les phrases se déploient et s’envolent dans un chant. « A, e, i, o, ou » disent les voyelles en s’échappant de leurs tours de Babel. « B, c, d, f, g » répondent les premières consonnes des alphabets premiers. Dans l’esprit de la petite maitresse en devenir les grands anciens ouvrent la soute aux vieux grimoires. La connaissance des sages hommes infuse ses arcanes dans son esprit. Apprendre et enseigner, l’alpha et l’omega de l’humanité. La grande clef de la voie lactée qui mène les hommes aux cimes en partant du néant, d’une poussière germée aux confluences de la vie. Elle voit maintenant les géants de la pensée faire cénacle sous les arcades, les conciliabules des disserteurs se frayer un chemin de bon sens dans les entrelacs des faits inconciliables, les hommes de science classer les règnes, établir les liens, calculer les inconnues. Tous ajoutent leur obole, d’âge en âge, dans des stratifications vertigineuses vers les cieux, dans la grande bourse du dieu progrès. Derrière les miroirs des vitrines, des trolls mesquins, gardiens des mensonges éhontés, tentent un dernier saccage de la raison avant que de se retrouver piégés par la Milice du Droit à la Connaissance Universelle. Les auspices se précisent dans le grand chaudron du destin. Une grande déesse aux visions millénaires montre à l’infante couronnée sa voie dans une vision incandescente. Les générations justes nées, les générations bientôt nées sortent de la matrice de Dieue la Mère. Elles seront à toi. Formes-les bien, éduques-les biens, instruis-les bien. Tel est ton devoir, ils seront ta joie ! Dans le cœur de l’esprit la parole fait son nid, déploie ses énergies, l’évidence l’a saisie !

Avant de regagner la lumière vive de cet après-midi de juillet qui cogne sans ménagements maintenant sur l’architecture de bois et de verre, la pédagogue née relève ses yeux vers moi et dans une question qui s’échange d’âme à âme me demande, légèrement inquiète, si elle a bien agi.

Je réponds oui, d’un mouvement de tête, d’un battement de cils. Sa tension s’abaisse, elle sort rassérénée menant sa petite sœur devant elle. Je ne la reverrai plus.

Un instant, je suffoque de la perte. Je viens de voir un ange dans sa jeune vêture humaine. Je voudrais la suivre, mémoriser les images et me les repasser en boucle, mais je suis stupéfiée. Elle a été parfaite, juste parfaite. Pas un mot de trop, pas d’humiliation, pas de ton supérieur, pas de colère, pas de haine, pas de culpabilisation, pas de menace, le contraire de ce qui se voit et s’aboie d’ordinaire. Juste son rôle d’éducatrice et de soutien. Juste remplir la mission que sa mère lui avait confiée, veiller sur sa sœur, le temps qu’elle puisse faire cette course ou ce travail que la vie commande. Une leçon de tact, une leçon de responsabilité, une leçon de formation des jeunes têtes à la vie en société.

Mon dieu que cela me fait du bien, j’en pleurerais. Je sors des lieux clos chamboulée. Il y a à peine deux heures je quittais mes écrits en me demandant pour la millième fois « A quoi bon ? Pour qui ? Quel humain en ce monde est-il désireux de se parfaire dans le sens du bon ? Qui va écouter ces réflexions enjoignant les hommes à plus de rigueur avec eux-mêmes, à élever leur conduite au rang de l’homme de demain ? Qui voudra faire seulement l’effort de les lire ? »

En suivant les nouvelles de jour en jour, je m’étais prise à désespérer devant ce tableau des turpitudes humaines tournant en boucle sous toutes les longitudes, de part et d’autre des tropiques, entre eux aussi. Et puis, devant les refus réitérés d’aide que j’avais proposée, j’étais arrivée à croire dur comme fer que mon travail était parfaitement inutile, qu’il ne toucherait personne parce qu’il n’intéressait personne. Et là, je contemplais mon erreur en face, dans ce beau visage d’une jeunesse bien décidée dès l’aube de sa vie à se tenir droite et digne et de servir sa fratrie, sans ostentation, avec ce qu’il faut de doutes sous la détermination. J’ai reçu ce regard qui fouille l’adulte en responsabilité pour lui rappeler ce qu’il attend de lui : des encouragements dans la voie et des garde-fous pour se garder debout dans la lignée des hommes bien nés.

J’ai pris ma leçon. Je suis rentrée. J’ai vomi mes atermoiements. Il y a une humanité, je l’avais oubliée, une petite couronnée de fleurs en papier me l’a rappelé.

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