Jupiter le fallacieux, ci-devant dieu des rien-du-tout

La critique ayant ses raisons que maints égos veulent ignorer, il est des jours où il s’avère bel et bien nécessaire de séparer le bon grain de l’ivraie humaine.

Ce jour est arrivé au calendrier républicain un matin de juin parce qu’un poète fameux, perché en son Elysée radieux, a cru bon de se rehausser encore plus le fessier en usant d’une tactique archi radotée. Astuce des riquiquis de la haute qui confient à leur montre le soin de vanter leur valeur, chose que ni leur expression personnelle, ni leur vertu et ni leur action en ce monde ne montre à l’évidence, subterfuge qui consiste à minimiser autrui, l’humilier et le salir, pour se paraitre plus grand par le contraste ainsi créé.

Ainsi, le demi-dieu pérorant en grande assemblée se mit en marche vers quelques abîmes de la pensée où les baffes se perdent bien que données et où l’esprit vole en radada.

Devant un parterre à l’entre-soi garanti, le coq en chef de notre glorieuse patrie, qui sandwiche l’égalité entre liberté et fraternité, n’a ni plus ni moins cocorricoté à l’aube de son nouveau règne, la nouvelle déclaration de l’homme et du citoyen, le remake de l’être et le néant, la version deux points pour lui, zéro pour nous, de l’échelle sociale. Donc dorénavant, en pays du fromage qui pue, nous conchions l’universel de la déclaration de l’homme où « Tout homme nait libre et égal en droit » et portons au cran supérieur et au cran d’arrêt, la nouvelle loi fratricide de l’humanité : « La loi de l’homme possédant surplus versus la non-loi du « citoyrien » fort plumé ». Ainsi, arguant d’une classification que nous n’imaginons pas autrement que scientifique, notre maximo leader de la maxime a foutu les trois quarts de la gauloisie qui picore de la cahouète faute de grives et de merles à s’mettre sous la dent, dans la catégorie des gens de rien, des « être rien », des rien du tout.

Comme il a du se réfréner pendant tous ces mois qu’il courtisait la basse-cour, qu’il arpentait ces tas d’fumier d’usines pas encore délocalisées où s’activent ces néants non sachant, qu’il serrait les pattes des non-existants aux marchés, qu’il haranguait les esprits vides de la piétaille votante au risque de se contaminer le costard à 10 000 balles. Comme cela a dû lui coûter de ne pas leur voler dans les plumes, de retenir son fiel et limer ses ergots, de retenir sur sa langue un an durant sa stance de haute philosophie, son petit couplet de philippiques au ras des vers de terre : « Ceux qui ont réussi sont des « étant », ceux qui ont échoué sont des « néants » ! »

Voilà, c’est dit. Ouh qu’il se sent soulagé le Manu start-upé de sa Silly-conne vallée, celle qui s’trouve fendre son derche ! Il s’est enfin lâché. Ça pue dans l’slip de la France d’en bas, celle qu’est sous son trou-d’balle et ses boulettes, mais lui s’en cogne les burnes et les urnes, y s’croit un homme !

Bon on lui dit ? On lui dit ce que les autres ont fait avant lui ? On l’met en perspective le z’oiseau ?

Y a des blaireaux, y a des nous autres, qui n’ont pas eu deux lignes dans une gazette, qui n’ont pas eu deux mille dans leur pochette et qui n’ont pas banqué la baracka chez les fils à papa. A eux point de clairons qui sonnent, point de légion d’honneur pour la pavane, pas de défilé du quatorze juillet pour la gloire du « Hugo faux boss » des armées. Eux, ces trois fois rien, ont fait la France sans rien dire, dans les champs, les foyers, les mines et les usines, en gueulant sur les barricades, en mourant sur les champs de bataille d’ici et d’ailleurs, en chantant leur p’tite chanson dans les guinguettes tout en  torchant d’la littérature comme pas un peuple avant eux, en s’mitonnant d’la ripaille qui festoie, en pétant la Bastille pour faire vivre la démocratie et en décolletant les rois d’avant qu’avaient oublié les bonnes manières.

Et ces eux sont des légions.

Entrez au panthéon mères de France qui avez porté des millions et des millions d’êtres de ce néant d’avant la vie en cette terre bénie. Vous leur avez fourni le sang de vos artères, vos jours, vos nuits, vos seins et vos soins. Vous qui avez porté, torché, nourri, soigné, éduqué, qu’il souffle ou qu’il vente de la misère et de la faim, de la guerre et de la paix éphémère, de l’exploitation et des coups, des viols et des violences. De mariage heureux en mariages boiteux, de mariages arrangés en travaux forcés, vous avez transmis l’humanité et l’avez fait prospérer. Pourtant vous êtes des « riennes », avant vous étiez des chiennes, ça avait quelque chose de pré-humain ! Ainsi va le progrès dans la tête du président, plus il marche, plus il trépasse !

Entrez au panthéon ouvrières et ouvriers de France, cols blancs et cols bleus qui bossez pour des clopinettes parce que vous l’valez rien, qui tôt le matin affrontez les embouteillages et rentrez tard le soir, qui jonglez entre les courses, le ménage, le travail au noir, et qui malgré l’outrage des chefs, malgré le harcèlement, la peur du déclassement, les urgences infernales, produisez, servez, pêchez, soignez, bâtissez, nourrissez… Et n’escomptez nulle reconnaissance d’en haut : z’avez pas la Rolex, z’avez pas la cote, juste la note : la bulle comme il se doit !

Vous les minots, les jeunots, les p’tites loulouttes et les ados, illico rejoignez les grands défaits de la vie au panthéon des ombres mal nées. De la réussite vous ne savez rien, vous êtes trop jeunes encore pour posséder compte en Suisse, voiture rouge à Saint-Barth et mur le long du Mexique. Et si vos parents sont au raplapla du nada, oubliez de rêver à être, vous êtes condamnés au sous-sol de l’humanité par la faute d’un ascenseur social en panne depuis qu’il a été privatisé. Pourtant vous bossez comme des fous, vous ingurgitez des tonnes de données, des 1515 et des logs, vous stressez d’exams en veille d’exams, vous poussez, vous nourrissez des rêves, vous apportez du futur. Mais la sentence est tombée. Jupiter a dit : « Pas d’euros à huit zéros, pas d’humaine identité. »

Vous les bouseux, vous les culs terreux, venez ranger vos Massey Ferguson, vos Case et vos New Holland en rang serrés à notre panthéon des sillons mal fréquentés. Que n’importe aux richards lions sans cœur que vous leur nourrissiez le lard, ils vont chez Hédiard, là où tout pousse en boite et en caviar, qu’ils en oublient que c’est à vous qui le doivent. Quand vous vous levez dans le noir pour nourrir les bêtes, semer de la graine, labourer vos hectares, vendanger et moissonner, quand vous oubliez les vacances depuis des années, vous ne réussissez rien, à peine si vous travaillez. Vous êtes endettés, vous vous suicidez en masse, vous voyiez bien que vous n’avez pas la tripe « wineuse », le collet bien monté, la toquante made in Switzerland. Si t’as pas tes trois cents hectares en Beauce et tes milles vaches dans les Hauts de France, t’es juste un bas du cul. Pour lui, l’autre, là-bas, sa majesté de chez Goldman & Golden CACs, tu te goinfres des subsides de la PAC qu’il en oublie que c’est de ton taf qu’il vit. Tu ne retournes pas la terre pour en sortir des boisseaux, tu creuses le déficit de la nation. Pas d’quoi faire un fromage, ils vous a déjà oublié, donc pas d’quoi faire un homme. Passez votre vie de rien à rien, rien ne vous sera crédité.

Et vous les artisans, on vous garde une place dans notre grand tombeau collectif des morts vivants qui s’activent sans en être ? Vous avez beau chignoler du soir au matin, arranger notre univers de ces mille et une choses qui nous vont bien, vous avez beau faire pro et fier à bras dans votre Ducato, rouler les mécaniques dans vos gros engins, faire du pain pour tout un chacun, créer du bien ou monter des PME pour usiner bien français, z’êtes qui au juste ? Même pas au second marché et pas l’bac ! Votre taf, en dessous du million, ça vaut zéro les rigolos !

Quant à vous les zorros de la pensée, les chercheurs, les enseignants, les trouveurs, les écrivains et les blogueurs, les journalistes du petit monde démonétisé, les artistes, intermittents bouffeurs de subventions, vous produisez quoi au juste ? Des improductifs je vous dis. Quoi, vous m’avez appris à lire ? Quoi, vous compilez, transmettez les connaissances accumulées de milliers d’années. Quoi, vous apportez poésie, analyses, technologie, découvertes, science…? Vous formez nos petits ? Et ça gagne combien tout ça ? Tu t’casses la tête dans des études qui n’en finissent pas et à quinqua tu roules pas en allemande. Tu l’fais marrer le Mac Con qui te frit le hamburger. Lui la gente intelligente il l’a épousé et l’a fait raquer ! Première dame il l’a mise ! Au taf au coaching, au taf à la com, au taf à l’accueil, au taf à la potiche, au taf à la vente de la fringue et du sac de mauvais ton… Tu comprends bien, quand un ciboulot se tond tout de bon pour le bénef d’un maquereau, c’est qu’il ne vaut rien. C.Q.F.D., la boucle est bouclée.

Quant aux autres, les vieux désargentés, les chômeurs patentés, les handicapés, les pas aidés qu’on trouve trop aidés, les chômdus, les CMU et les RSA, les qui picolent pour combler leur soif d’humanité, les p’tits rentiers qu’ont pas l’oseille aux Caïmans, les dealers en herbe, les ménagères de moins de cinquante ans, on vous parle ? Les étrangers, les dérangés, les malades, la flicaille et la racaille, qu’est-ce que vous savez de leur cœur, de leurs bontés, de leurs trouvailles, de leur courage aussi, de leur abnégation, de leurs combats? De leurs victoires sur les ans, sur la maladie, sur la solitude, sur le manque de moyens, sur l’ostracisation, la douleur et la peine ? Vous êtes dans leur vie pour savoir ce que vaut une vie ? « Vous valez peau d’balle ! » a dit l’chef des gaulois !

Parce que vous voyez, lui, il va relever la France, il va combler le trou d’la sécu, il va faire revenir le boulot par ici. Qu’il dit ! Nan, pour de rire, pour son rire à lui, il va piquer les derniers picaillons aux cheveux gris, les anciens qui ont fait la France juste avant lui. Il va siphonner, taxer, piller les gens de tous bords qui de générations en générations, ont vécu, pas si mal, plutôt bien, malgré la faute à pas d’chance, malgré les difficultés de la vie, malgré les humiliations, les bâtons dans les roues, les fins de mois de début de mois, qui ont tout conçu, produit et construit avec élégance pour que quelques-uns puissent tout s’arroger, puissent tout s’attribuer, puissent tout jouer en bourse. Et quand il aura tout pompé, il sera encore plus quelqu’un selon sa règle à lui. C’est la nouvelle morale, le nouvel idéal de l’homme : « J’ai pris donc je suis ».

La trivialité au pouvoir !

Alors nous qui n’avons pas les grandes eaux de Versailles dans la tête, comme a dit un pas quelqu’un qui fredonnait la vie jadis du côté de Sète, nous  lui disons :

« On se donne rendez-vous dans cinq ans,

place des grands hommes déboulonnés,

on te ref’ra l’coup du Sarkho

on te r’fera la tête au carré du Flamby

et tu connaitras enfin la vie,

celle qu’on vit à l’intérieur,

celle où on grandit sans tambours argentés

ni trompettes de dame renommée,

où on arrache un peu d’humanité à la dureté des temps,

où on apprend en faisant,

>en s’trompant et en réussissant ceci dit,

où on en chie, où on en rit,

on a pas un max d’oseille, on a peu d’tunes

mais le soleil brille pour nous aussi,

parce qu’on a pas besoin d’une cravate de prix

pour savoir qui on est

on est, c’est tout

et cela va sans dire ! »

Et si t’as pas encore compris, monsieur Jupibientoàterre, va contempler les tombes de tes illustres prédécesseurs. Une chemise de marque ne t’achètera pas l’éternité. Quand la maladie attaquera ta carcasse, quand la blanche poudre de perlimpinpin t’aura tout explosé le grenier, prie pour que la « néante » aide-soignante préposée à tes soins ait oublié tes sarcasmes quand elle te passera le bassin. Et quand la vie quittera ta peau, tu seras bel et bien un rien de rien comme le peuple que jamais tu ne réussis à aimer.

Moralité

Dommage qu’il faille attendre la tombe pour qu’enfin l’égalité parle à tout le monde !

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