Grand guerrier

Théâtre des opérations. Mars 1976. Cour de récréation. Le maitre s’avance vers le CM2, lui indique le bureau. Face au pupitre, un cran au-dessous. Devant lui plus d’enseignant, l’arbitre. Le ton est ferme, les mots sont ramassés. « Mme Colchic est venue se plaindre à moi de ce que vous avez tabassé son fils hier. Il est aujourd’hui au lit avec des douleurs dans les côtes. Vous me ferez samedi trois heures de colle. »

Les cloches ont sonné, la messe est dite. L’enfant puni ne discute ni ne ploie. Il connait le prix, il n’a pas peur de le payer. Le prix de l’honneur bafoué vengé, le prix de la justice rendue. La vraie justice. Pas celle des conventions et des jugements à la va-vite. Pas celle des élites intouchables et des fauteurs de troubles en douce qui trouvent sous les hospices du droit commun blanchiment de leurs actes tordus. La justice des coups de sang, sans fioritures. L’affront lavé d’un poing dans le front.

Fin de la récré. Il retourne dans les rangs l’enfant justicier, s’assied à sa table, à la place qui était la sienne hier, premier de la classe, et qui la re-sera demain. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui il est le rebelle, le va-t-en-guerre et, tout à la fois, le shérif et le repris de justice.

Le maitre n’en reste pas là toutefois. Il veut faire un exemple, donner une leçon. Les petits retiennent leur souffle entre les règles de grammaire qui barrent les murs, moins décoratives que jamais et le grand tableau noir qui prend son grand air de pompes funèbres.

« On ne gifle pas, on ne rend pas les coups, on ne se dispute pas. »

La leçon est simple, biblique. A l’homme agresseur tends l’autre joue. Le refrain est connu, le credo mésusé.

Innocent méprisé, humilié, battu, torturé, spolié, tu n’auras d’autre latitude que de te taire, que de plier l’échine pour réclamer ton indu de flagellations.

L’enfant, en dedans, s’indigne maintenant. Il connait l’inique loi qui donne pouvoir au mal de se répandre sans frontières ni garde-fous. La loi des hommes forts, la loi des hommes mauvais.

Mais le maître fait un retour au juste. Il connait le cœur de l’enfant. Il n’a jamais vu le mal en lui, les coups pour les coups, la baston par passion, le goût de la domination, l’action sans raison.

Alors il conclut la leçon sur un inattendu, un adoubement. D’un nom de sioux, il renverse le sens du sermon. « Tu es Grand Guerrier. »

A son nom, l’âme de l’enfant se réveille. Elle  franchit en l’espace d’un éclair les longueurs du temps. Elle est là-bas à l’instant, dans le pays où il pleut peu, des canyons ferrugineux, des bisons nombreux. Il est Grand Guerrier, le chef des tribus réunies. Le petit ressent à travers lui jusque dans la moelle de ses os, la dureté du sol que le soleil a tassé, l’épine dorsale du palomino à l’arrêt et au fond de ses narines le souffle poussiéreux saignant la rocaille et qui vient de l’est. L’aigle royal n’est pas là, il est le seul roi.

Il contemple l’espace apache. Tout est à lui. L’herbe qui ploie sous le vent, le rocher là-bas qui attend, le crotale sous l’auvent. Les cieux l’ont placé là. Il s’est rendu digne de sa charge. Il est celui qui protège et qui vainc. Sa droiture et son courage lui ont valu une couronne intégrale de plumes. Son bras signe l’armistice d’un trait dans le cœur des traitres. La paix pour les siens, c’est aux champs de bataille qu’il l’arrache. La trêve des combats, c’est son œil perçant qui l’octroie. Il sonde les cœurs, il divine dans les viscères des vivants. Rien n’échappe à sa vision céleste. Et ce que son œil a vu, laideur, sournoiserie, volontés insanes, mauvais tours qui mijotent dans les têtes dures, son bras le pourfend. Sa parole vaut tribunal. Il occis l’irréformable, il punit l’injuste, il semonce le réfractaire. Par-dessus tout et ce faisant, il rend grâce à l’innocent.

Un nuage de chaleur s’est effiloché. De son promontoire, il questionne l’horizon. Ses yeux prolongent sa vigie. Un desperado passe son chemin. Rien de bon pour lui en ces terres bien gardées. Un vautour se languit, trop de vie par ici. L’engoulevent reprend son chant. Le coyote élève ses petits. Père soleil est déjà haut dans le ciel et Mère la terre porte ses grains à la vie. Là-bas où le soleil va s’incliner, ses enfants courent et rient entre les tipis. Les femmes ont ravivé les flammes et les hommes ont ramené leur pêche de l’Anse aux Rainbows. Les vieux fument et attendent la fraîcheur du soir. Il peut rentrer, son territoire est en ordre.

Soudain, arraché à sa mélancolie, quelque part en France qui chante avec l’accent allemand, l’enfant dans sa classe est revenu à lui. Les forces retenues dans son passé, les mémoires ancestrales des terres natales ont repris place dans sa psyché. Son totem retrouvé ancre sa dignité. L’enfant est redevenu lui.

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