Blanche

Dans la plaine, décembre affichait sa sévérité. Les arbres faisaient le deuil de leurs feuilles, le vent se démenait pour arracher aux pommiers tardifs leurs derniers fruits et la pluie vous mettait le cœur en gribouillis de gris. Dans son nid de mousse, le hérisson nous avait faussé compagnie, fermé pour cause d’hiver. Seuls les villageois austères faisaient encore les fiers, assis sur leurs arpents, arrimés à leurs souches ils faisaient la grimace de malvenue à tous ceux qui tentaient de les concilier d’un sourire, d’une politesse devenue incongrue, d’une cordialité d’eux inconnue.

C’était dimanche, l’heure de la quête des croissants chez le boulanger du patelin, jeune homme terni d’une affreuse maladie d’antipathie précoce couplée à une avarice féroce. A quelques pas de sa non avenante vitrine, une bâtisse comme on en fait plus avait résisté aux assauts mécréants de la place. Derrière ses pierres compactes à peine affadies par les ans, elle affichait sa croix qui date, artefact d’un âge trépassé où fleurissaient encore les chevaliers.

C’est néanmoins là que la jeune femme alla, pétrifiée par les glaces des cœurs congélateurs. La porte sous l’arche était ouverte, Michel-Ange gravé sur le linteau la préservait des dragons qui auraient eu la malséance d’y oser une patte. Dedans, c’était l’inverse de dehors ; décembre avait été prié de se laisser au vestiaire et les vitraux faisaient honneur au peu de lumière pour réchauffer leurs couleurs.

Elle s’avança, étonnée de leur facture bien au-dessus du bas de gamme pour un édifice frappé de modestie quand elle découvrit en grosses lettres fichées sous la vierge, en grosses lettres sous les saints, en grosses lettres sous le Christ, le nom de leur donatrice dominatrice qui s’était fait dorer le blason en usurpant la gloire de Dieu. Mais sa boursouflure passée à la postérité ne parvenait pas à écraser la douceur du lieu. Devant l’autel les statues vivaient dans la grâce, leur éclat à peine voilé, juste préservé sous les ors et les bleus prophétiques, les rouges à l’écarlate et les blancs angéliques.

Les petits bancs de bois étaient bien sagement alignés, harmonieusement disposés, bien frottés, bien cirés. Au fond de l’autel, une chasse gardait ses reliques à l’abri des mains maraudeuses et un cierge unique brûlait devant Sainte-Anne qui cajolait sa fille du regard des mères attendries.

Partout des petits bouquets de fleurs fraîches alternaient avec un chrysanthème en pot et des branches tarabiscotées qui faisaient un peu disparate dans la présence des stucs peu dispendieux.

Il se dégageait un je ne sais-quoi de doux, de maternel et Dieu avait dans cet ensemble une miséricorde qu’ailleurs il ne disait pas. Assise émerveillée dans cette atmosphère enveloppée, elle ne put s’empêcher de comparer. Il y avait là un esprit, une âme qu’on désespérait de trouver même dans les plus belles Notre-Dame. Elle se mit à chercher du regard, à fouiller en pensée l’autel, les travées, les chandeliers quand les dalles polies par maintes foulées lui en dirent le secret. Elles étaient lavées telles qu’aucune pierre n’avait jamais été lavée. La moindre poussière en avait été arrachée et on croyait encore voir l’humidité de la serpillière exhalant l’odeur du propre, du tout juste rincé.

Jamais la jeune femme n’avait vu un sol si bien entretenu. Mais elle n’avait pas tout vu. Si les statues vibraient si jolieusement sous la caresse d’un air éternel c’est qu’ils connaissaient jour après jour le chiffon doux d’une ménagère, qui loin de les chiffonner, les laissaient astiqués de frais, reluisants de propreté, l’air guilleret sans apprêts. On sentait sur eux les mains expertes qui prennent soin de l’objet au point de lui donner vie. Elles étaient comme ses petits, des gamins biens campés sur leurs socles qui accueillaient le visiteur distrait ou le sacristain pétri d’adoration pour leur transmettre un peu du divin.

Petit à petit, elle se dessinait, celle qui muette avait laissé ses empreintes de dévouement dans les moindres recoins de la petite église en y enlevant toute trace de sale, toute allure de terni, toute marque d’abandon, tout relief de vétusté. Le baptistère s’était fait refaire une virginité, les murs portaient beau, les tableaux filaient droit. Même les champignons qui prennent leurs aises dans ces édifices, elle les avait chassés d’un balais énergique, d’une brosse imparable, d’un récurage féroce au prix d’un dos cassé, de mains abîmées, de courbatures jusqu’à l’os, d’écorchures enflammées.

Et quand elle ne cirait pas, ne récurait pas, ne dépoussiérait pas, ne rangeait pas, elle décorait, fleurissait, arrangeait une harmonie pour que tout se parle. Que l’archange rayonne de sa force et parle à la Madone qui chérissait l’angelot en vous tendant les bras alors que le Sacré-Cœur du Christ répandait ses affections ardentes jusqu’au prie-dieu réhabilité-là.

Ce climat, cette chaleur, ce n’était pas Lui, c’était elle. Elle qui lui faisait don de sa vie en faisant pour l’Absolu ce qu’elle avait fait jadis pour un mari, pour des enfants qui étaient partis sans qu’ils en sachent le prix, pour un patron qui ne lui avait jamais dit merci.

La jeune femme se mit en esprit à rafraîchir ses souvenirs. Celui d’un cours remontait maintenant faire écho aux labeurs ménagers de la bonté désintéressée. L’enseignant devisait sur l’art du recadrage qui est dans une de ses expressions une façon de donner un autre sens à une expérience. Il s’était fait fort de démontrer à l’assemblée dont elle faisait partie, son talent en la matière. Il relatait ainsi les souffrances d’une jeune mère qui voyait chaque soir quand son époux rentrait avec ses deux chenapans d’enfants, son intérieur saccagé par ses brigands plus si adorés qui salissaient et désordonnaient en un rien de temps ce qu’elle avait mis le jour à arranger pour leur offrir le havre qu’ils espéraient. Devant le peu de cas qu’ils faisaient de son travail elle se sentait profondément seule et déconsidérée. Aussi, ce remarquable pédagogue pensa penser la plaie de son âme en lui suggérant une autre lecture de son drame. Si tout était en désordre chez elle, c’est qu’au moins qu’elle n’était pas seule.

Il avait enfoncé sa lame un peu plus profond dans ses tourments amers. N’est-ce pas précisément en voyant le saccage de son œuvre que l’on comprend le zéro que l’on vaut pour les autres ? La solitude touche à l’absolu non dans l’absence abyssale mais dans les parages peuplés de vivants morts à votre vie. Mais qui peut comprendre la valeur de l’abnégation d’un travail sans ostentation, répétitif, toujours défait, toujours à refaire qu’une femme tout au long du jour fait pour donner cocon à ceux qu’elle aime ?

Il y a une anonyme au pays de Laurière, là où la rivière coulait sur l’or, qui use la pierre pour la rendre tapis, qui chaque jour prend soin de la maison du Seigneur en hommage à Lui et pour que les âmes réfugiées là qu’elle ne verra jamais y trouvent ce qui n’existe plus que rarement ailleurs, un coin de paradis. Elle n’a pas fait imprimer son nom sur les vitraux, l’amour n’agit que pour la beauté qui l’épanouit, alors la petite visiteuse des dimanches matins chagrins l’écrit ici. Elle ne connait pas le nom de la rose mais elle sait qu’elle doit s’appeler Blanche, il ne peut en être qu’ainsi.

Sagesse de Noël

Les cadeaux de plus grand prix, les cartes Visa ne peuvent les acheter. Seuls ceux qui les cultivent en leur trésor peuvent en abreuver les roses. Ils s’appellent don de soi d’un côté auquel répond reconnaissance de l’autre.

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