Banal man à fatal idéal

09/12/2019 0 Par Lady Anne

Banal man à fatal idéal

Podium avec tapis rouge

Dans la vie, y a deux types de mecs, ceux qui ont un idéal et ceux qui n’en ont pas. L’homme du deuxième type traîne ses savates sur la moquette en attendant qu’un autre lui dise quoi faire, que croire et que dire jusqu’à ce que la mort arrive le délivrer d’une existence poussive vouée à manger-déféquer, à boire-pisser, à se pinter-se relever et à se divertir avant d’en pâtir. L’homme du premier type en revanche se distingue par une pêche considérable qu’il alimente au tout haut de son cogito, il est mû par un idéal !

Dès le berceau vous le verrez jeter les yeux au ciel vers un sommet inaccessible à l’humain vaurien qui loin de lui couper les ardeurs mobilise toutes ses forces de rêveur concepteur encore dans ses langes.

Qu’est-ce que l’idéal me direz-vous, vous qui fûtes biberonnés à l’idéal laïc qui consiste à respecter la foi de l’autre en lui enlevant ses voiles, kippa et croix et en imposant sa néantocratie bâtie sur la tables du « après moi nada » ?

L’idéal est cet état de réalisation incommensurable qui fait briller les yeux, mouvoir l’homme hors des sentiers battus où il se sent irrémédiablement attiré et qui le fait se dépasser bien au-delà de la condition humaine habituée à préférer le préfabriqué. Donc vous comprenez que l’idéal est une aspiration quasi sacrée qui vient de hauteurs insoupçonnées au commun des mortels et qui pousse l’homme d’élite vers des inconnus senteur de paradis.

C’est dans ces hautes sphères lunaires que naquit celui dont je vais vous narrer la vie, la boussole orientée vers un au-delà des âges balbutiants, l’objectif fixé dans les pics de l’inanité de sens de sa destinée. Ce poète animé d’un idéal « descendental » avait décidé de faire pas original. Au lieu de viser les hauteurs, il visa le terre à terre, aussi n’eut-il qu’une marche à descendre de son berceau pour atteindre son camp de base, soutènement sûr et dur pour sa lointaine quête.

Bien décidé à raccourcir les années qui le séparaient du but, il avait eu la préscience de se prémunir de tout élan de jeunesse qui eut pu le faire prendre des voies de traverse en naissant vieux, un corps de marmot piloté par un vieillot. Papy dans l’âme il était, papy il caguait dans ses couches comme un nouveau-né frappé naissance tenante d’incontinence.

Bon, ça tombait bien, sa mère n’avait jamais été jeune non plus. A peine mariée casée, elle s’était assise dans une routine de vieille toute dentée, sécurisée qu’elle était dans un mariage bien arrangé pour que l’amour et l’attrait de la nouveauté ne vienne jamais réveiller ce qui n’était jamais né : la libido ; l’aspiration à découvrir, à créer et aimer la vie. Il bût donc du lait bien refroidi d’un tempérament étriqué qui n’eut pour autre ambition dans la vie que de préserver un héritage foncier qui lui donnait ses lettres de bassesse arrimé à une croyance géographiquement répandue que la possession d’un lopin vaut d’être arrivé.

Mais notre idéaliste n’ayant pas eu la chance de naître d’une bientôt morte, il lui faudrait conquérir son viatique, sa raison de vivre à la force de sa main. Il trouva cela trop fatiguant et salissant et choisit la voie intellectuelle mieux à même de lui permettre de rester comme sa génitrice, assis. Comme il avait quelques dispositions pas négligeables pour la chimie et les mathématiques il put les optimiser dans un petit placement de type rente assurée dans un boulot fonctionnarisé, le seul susceptible de lui fournir les billes pour son grand projet de vie sans risquer de le voir compromis par un claquage prématuré.

L’aspirant avait bien calculé dans ses années de taupe que s’il dispersait ses forces à tout va dans ses années de pré-travail, il ne serait plus en état de jouir de ses ressources physiques une fois atteint son but, ce qui vous l’avouerez ferait un résultat peanuts. Aussi, il se fit avare de ses biens comme de son énergie, de ses sous comme de ses amitiés, de ses bras comme de sa tête, de ses pensées comme de sa sexualité pensant préserver ainsi son capital de vie pour son assaut final. Il gela dans un petit effort mental ses aptitudes pour n’en rien laisser paraître, des fois que des mal intentionnés voudraient les valoriser dans un quelconque métier, s’aviser de lui donner un poste disproportionné, pire, une responsabilité.

En bon calculateur toujours, il se choisit une compagne à sa mesure, une enchanteresse à la beauté tombée des nues, très tombée et pas regardable nue, qui avait pour elle de bosser pour lui, de ramener de l’oseille et dépenser avec parcimonie ; de ne réclamer ni amour ni bestiales trivialités qui eurent put lui voler ce temps précieux qu’il destinait à la conquête exclusive de son objectif à faire saliver les bancals.

C’est pour cela aussi qu’il s’était débarrassé des affres de son premier mariage, un choix pourri qu’il regrettait amèrement où poussé par l’angoisse de la solitude et d’un phallus par encore tout à fait à son terminus, il avait cru faire une bonne affaire d’une ménagère promise à belle carrière qui s’avérerait être une anarchiste fantaisiste portée sur les élans du cœur et les causes oh combien dispendieuses de l’humanité et de la générosité. Il avait bien tenté de la rationner, mais elle avait pris le mors aux dents et l’avait menacé d’une bonne raclée, façon pan pan cul cul et turlututu chapeau pointu.

Elle lui avait donné de surcroît une fille, ce qui entravait mal à propos sa tactique pour se mettre dans les bons papiers de sa génitrice histoire de rafler à sa sœurette la plus grosse part d’héritage et en second entamait ses réserves de pépettes puisque comme il le disait si bien de sa voix altérée par un sentiment tout paternel, un enfant ça coûtait cher !

Aussi, une fois bien divorcé, avec belle complicité de la justice au masculin qui en fait de rasoir sait bien couper en quatre le féminin, il avait la vie devant lui pour se consacrer à son but en exclusivité : préparer sa retraite !

Ah oui, je ne vous l’avais pas dit, son idéal, son sommet, son aspiration supérieure, le rêve si longtemps nourri, c’était ça, la fin de sa vie, son retirement de la vie publique et de ses obligations de contribution à une société qui l’avait toujours mortellement escagassé.

Il lui consacrait ses jours et ses nuits et c’était je vous l’assure un taf à plein temps. Il fallait d’abord épargner. Epargner c’est l’incontournable clef de la réussite de la fin de vie pépère. Il faut cumuler et cumuler encore des sous, du pèze, des grosses coupures et des petits lingots, des petites bourses pour faire un gros magot. Car qu’est-ce qu’une retraite s’il faut la vivre chiche ? Oui, si t’es au pain sec ce ne sera pas une retraite, il te faudra encore travailler pour faire pousser des haricots, bricoler pour échanger de menus services, sourire pour qu’on te pousse le fauteuil. Ce serait le comble quand même, non, de devoir se bouger et dépendre du bon vouloir des autres pour se la couler douce à son aise ?

Et puis il faut une bonne bicoque, pour cajoler ses vieux os dans un bon canapé, méditer en regardant le plafond pendant que les araignées tissent leur toile pour t’occuper la pensée. Après si un jour te prend de t’encanailler et de te bouger les arpions, il te faudra bien une petite gaule, un bon p’tit moulinet et quelques asticots pour taquiner le gougeons sans trop se remuer. Ça coûte des sous tout ça ! Et pis, faut une mémère aussi, sinon t’es bon pour te taper la vaisselle, la lessive et le ménage que c’est d’un pas agréable. La bobonne, elle est pas toujours conne, faut bien lui graisser la patte quelquefois et lui filer quelques babioles des fois que le corniaud d’à côté voudrait te la faucher pour harponner sa retraite et la mettre à la traite.

Aussi notre idéaliste faisait jour après jour son petit tas, se prenait la tête pour placer son pognon. C’est que c’est un gros gros soucis de riches ça, les placements. L’argent peut rapporter, faire des petits, s’envoler, monter, mais aussi baisser, dégringoler. Tes actifs peuvent se déprécier et te foutre dans l’passif ; à la moindre correction des cours, c’est la débandade de ton capital. Rien que d’y penser ça lui foutait la nausée. Il scrutait maladivement les cours, s’inquiétait d’une analyse financière en gris-vert, d’une météo au crack, d’une bourse un peu ballotante, d’un CAC dépressif. Heureusement il y avait toujours sa trousse de secours sécurisée, ses points retraite bien mérités. La retraite c’est toujours bien mérité si j’en crois les bénéficiaires, même quand ils l‘ont eu anticipée après une courte vie de labeur bien planqués !

Notre homme de grand idéal donc cumulait ses petits points, les convertissaient en rente, voyait déjà une somme rondelette tomber tous les mois pendant qu’un matou qu’avait jeté sa gourme depuis fort longtemps lui tiendrait ses deux restes de croquettes au chaud ; quand l’horreur arriva ! Oui, c’est une histoire, faut quand même un rebondissement dans ce long fleuve tranquille qui berce vers la quille.

Un porte-flingue de boursier boursicoteur héritier d’une longue lignée de faiseurs d’argent pas bien propret avait décidé de lui foutre ses calculs de travers et de s’octroyer le droit de lui mettre par terre son régime spécial pour pleins aux as, de lui réviser la valeur du point selon un procédé « girouettrique », de raboter ses futures rentes pour les confier à des fonds de pension assassins histoire de lui coller une frousse chronique pour la pérennité de ses fifrelins.

Sa retraite s’annonçait plus proche que jamais et lui plus loin de son but de tranquillité mortelle que tant il aimait. Aussi, ce grand idéaliste qui ne s’était jamais battu que pour lui et avait détourné avec si tant de sollicitude et de force sa vue de tous ces emmerdeurs qui essayaient de l’attirer du côté de la vie qui vit, décida de manifester dans un grand élan de solidarité nationale. Enfin pas pour de vrai quand même, dans sa tête ! Fallait pas qu’un LBD vienne compromettre ses chances d’accéder complet à la retraite, un œil en moins pour regarder la télé.

Moralité

Si tu vois des gens aussi avides que vides, affairés dehors, lessivés dedans, qui accumulent les ans sans authentiques relations, les expériences sans rien y comprendre, les enseignements sans qu’ils fassent sens, c’est qu’ils ne visent qu’un seul but : enfin cesser de devoir participer, se retirer pour manger en Suisse en regardant les mouches voler. Leur vie a un sens précis : attendre qu’elle passe avant la retraite vraie de vraie, la mort à perpette !

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